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Employé à l’Afnor comme le fut Boris Vian, l’expert en démarche qualité Daniel Joss porte avec son Petit dictionnaire délirant et cynique un regard différent et cependant tout à fait exact sur le monde de l’entreprise.

L’entreprise, c’est souvent un monde à part, où les mots qu’on y entend et ceux qu’on utilise n’ont pas le sens qu’on leur donne dans la vie réelle. Ils sont détournés la plupart du temps de leur usage courant, car justement au travail, on est toujours en train de courir après quelque chose. C’est ce qui donne au Petit dictionnaire délirant et cynique de Daniel Joss l’esprit d’un univers surréaliste, tout à fait dans le ton de son prédécesseur à l’Afnor, le poète et musicien Boris Vian… Grâce à des définitions lapidaires, comme des aphorismes, par ailleurs l’auteur expert des questions marketing, nous offre une vision certes « délirante et cynique » du quotidien au travail, mais combien attachante. Pour lui comme pour beaucoup, le marketing est « Le service chargé d’élaborer des produits que le service commercial ne saura pas vendre » !

Ainsi et à notre époque remplie de paradoxes, l’entreprise est-elle le reflet d’un monde incompréhensible, où les innovations technologiques, qui ont normalement pour objectif de nous faciliter l’existence deviennent l’enfer des salariés, qui sont amenés à les utiliser à rebours. Le mail par exemple, est un « Outil utilisé pour envoyer des messages à ses collègues de bureau. Lorsque le bureau du destinataire n’est pas loin, l’expéditeur va voir si le mail est arrivé pour le commenter oralement. C’est beau le progrès ! Quel gain de productivité » ! Ce dictionnaire délirant et cynique nous donne des éléments de réflexion aussi, sur notre propre absurdité, à moins que nous n’en soyons que ses victimes « à l’insu de notre plein gré »… Car la course au profit comme n’importe quelle compétition, nous empêche quelquefois de réfléchir au sens de nos gestes, et s’ils n’ont pas été validés pendant un long entraînement sportif, les voilà qui risquent d’être contreproductifs.

La vie en entreprise a quelque chose de vicié. Bien que nous y passions le plus clair de notre temps, ce n’est pas la « vraie vie », ce n’est pas notre vie non plus. Ce temps de travail est alloué à l’entreprise, qui l’utilise pour sa propre destinée, pour assurer son expansion ou à défaut, sa survie. Ce qui implique d’accumuler les contradictions et les actes manqués, absolument nuisibles à notre sort commun. Le nôtre, comme celui de l’entreprise ! Un Lexomil®, nous affirme alors Daniel Joss, est un « Tranquillisant à effet calmant pris par certains cadres pour supporter le stress, suivi d’une prise de cachet de Guronsan®, à l’effet excitant, pour tenir le rythme ». Nombre de cadres stressés ou désabusés, se retrouveront dans cette succession des gestes absurdes, mais nécessaires à leur épanouissement professionnel. Ils en sont arrivés là parce qu’il faut faire tourner la machine à produire, sans remettre les moyens et les procédures en cause, mécaniquement, avec une constance, cependant, qui frise l’incohérence. Des patrons seraient parfois bien inspirés de jeter un œil sur ces définitions que Daniel Joss donne aux mots qu’ils utilisent pour donner à l’envi le change à leurs employés, sans se rendre vraiment compte qu’ils n’ont pas vraiment de sens.

Parmi ceux-ci, le Kamikaze n’est pas l’ennemi ne reculant devant rien, ni personne et résolu à toutes les extrémités pour couler sa boîte. C’est juste un « Salarié osant demander une augmentation en temps de crise, c’est-à-dire depuis les années 1980″… L’entreprise est un monde dont, malgré la dureté, la monotonie et pour certains, l’abandon des rêves de jeunesse, on n’oserait pas souhaiter quitter le rythme effréné, ni les avanies subies. On cherche même à tout prix à en retrouver le chemin, dès qu’on se retrouve à sa porte, victime d’un « Abattement professionnel », c’est-à-dire dans les cas où un « Salarié démotivé dans le cadre de son travail finit licencié par son entreprise ». Ce petit dictionnaire délirant de l’entreprise est volontiers cynique, et impose qu’on se penche sur les mécanismes qui ont permis ce dévoiement du libéralisme, où les doctrines autrefois antagonistes ont fini par faire cause commune pour l’internationalisme, car à la rubrique « Low cost », on se souvient qu’il s’agit des « Petits prix pour les clients et de tout petits salaires pour les employés des entreprises qui le pratiquent ».

Mais l’univers impitoyable de l’entreprise, vue par Daniel Joss c’est aussi le monde merveilleux des contes de fées, où l’équipe, en dépit de ses vues antagonistes et de ses divergences, est unie, et fait cause commune, face à la concurrence, dans laquelle chacun a cœur de donner le meilleur de lui-même à défaut d’en donner plus, pour le succès commun. Les entreprises, de plus en plus nombreuses, tentent de donner du sens à leur action, en se dotant d’outils un peu bizarres, dont il convient d’expliquer le sens. C’est pourquoi la pédagogie n’est jamais bien loin des idées marketing les plus biscornues. L’une d’elles, le numéro vert par exemple, est un « Numéro de téléphone gratuit qui ne pollue pas et se recycle ». Vue de l’extérieur ou de la fenêtre de l’expert, ou encore de celle du poète, l’entreprise est étrange, voire étrangère au sens commun. Ce n’en est pas moins œuvre commune, quand bien même tous ses participants n’ont aucune idée du chemin où la société commerciale, extension de la société humaine, doit les mener. Sur la foi de cet absurde concept, ils s’en remettront à ses actionnaires, qu’ils n’hésiteront d’ailleurs pas à rendre responsable des défaillances.

Salariés et patrons trouveront sans doute beaucoup de profit à décortiquer les définitions de ce dictionnaire délirant et cynique de l’entreprise ! Pour donner du sens à leurs procédures, et se persuader de l’absurdité de leurs habitudes et de certaines de leurs stratégies. Car le cynisme gagnerait à se partager, comme le délire, dans la convivialité.

Petit dictionnaire délirant et cynique de l’entreprise, par Daniel Joss, broché, 128 pages aux éditions Studyrama, 8,90 €.

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